Décidément, en France, cracher à la figure de personnalités, telles que M.
DIEUDONNE, sans permettre à celles-ci de se défendre, n'effraie plus grand monde.
Ma réponse à Mme Clémentine CELARIE, que j'aime et que j'adore, à M. Guy BEDOS qui, tout comme moi, est de là-bas, et à M. Bruno SOLO dont la conduite m'a tristement
surpris.
Souad MASSI

Porteur d'eauLa Chèvre
(I)
Cette matinée-là, lorsque je sortis humer l’air, l'atmosphère était encore douce et humide, grâce
à la rosée du matin. Une odeur de menthe répandait un parfum exquis. Insouciant et rebelle, jeune et intrépide, j’observais toujours avec un émerveillement sans limite les paysages projetés à
l’infini. Impérial et majestueux, telle une horloge réglée à la perfection, le soleil se levait à l’horizon, rayonnant d'une luminosité éblouissante. Chétif et frêle, que pouvais-je opposer à
la marche glorieuse et victorieuse de cet astre flamboyant ? Il rendait au ciel son bleu azur, couleur de l'été et propriété de cette magnifique région de l'ouest algérien, aux frontières avec
le Maroc. En guise de gratitude, de reconnaissance, je lui offrais mon admiration, mon humilité, et l’innocence de mon jeune âge. Je ressentais ses premiers rayons telles des caresses sur ma
peau, comme s’il agréait ma dévotion et comprenait mon émotion. A mes yeux, Il exprimait toute la grâce, tout le génie et l’omnipotence de Dieu.
Dans les plaines avoisinantes, les grillons entonnaient des airs stridents, tandis que les
cigales chantaient. Je m’étais habitué à ces concerts en plein air. Si ces chants devaient un jour manquer à mes oreilles, sans doute le ressentirais-je comme l'amputation d’un bras, d’une
jambe, ou bien même m'en sentirais-je comme privé d'un œil.
Au loin, l’ombre du temps fuyait,
galopait, cherchant à se réfugier dans les collines, pourchassée par la clarté de l’aube naissante. J’assistais, une fois encore, au lever du jour. Riche de cette belle journée, accordée par
Dieu dans sa grande clémence, je pensais déjà aux nouvelles joies qu'elle allait m’apporter. Et ce jour-là, précisément, je décidai d'être à la hauteur de mes aînés.
Etrangement, j’eus une pensée pour mes grands-parents. Ces temps-ci, je les avais négligés. Aussi, je m’imposais de réparer ce fâcheux oubli, au risque d’encourir le courroux de mes parents. La
honte aurait fini par s'abattre sur moi, parce que j'aurais délaissé ceux dont la vie fut en grande partie consacrée à élever mon propre père. Il s'agissait, en effet, des grands-parents
paternels ; ceux de ma mère étaient morts depuis longtemps, je crois même pendant la guerre d'Algérie. Les Arabes ne plaisantent pas avec le respect dû à ses parents et, d’une manière générale,
aux personnes âgées. Je ne tenais ni à vérifier à mes dépens cette noble règle, ni à risquer une sévère punition que mère m’aurait sûrement infligée. Il me fallait prendre des résolutions qui
fussent dignes de ma famille, de ma lignée.
En cette journée-là, résigné à affronter les mauvais génies et à combattre la malchance, je décidai donc de me rendre chez mes grands-parents. Nul doute, cette initiative plaira à mes parents.
Ces derniers me reprochaient de faillir à cet esprit de famille auquel ils étaient si attachés. Selon eux, les jeunes de ma génération n’avaient plus de respect pour les traditions et les
valeurs d’autrefois. En honorant les miens par une visite, je leur prouverai tout le contraire.
Ils seront fiers de moi, pensai-je.
Mes grands-parents habitaient un village distant de quelques
kilomètres. J’avais pour habitude de m’y rendre en moins d’une heure, à condition de ne pas m’attarder en route.
Lorsque j'appris la bonne nouvelle à mère, celle-ci en fut si heureuse qu'elle m'embrassa longuement, me recommanda vivement de ne pas flâner en chemin et me souhaita bonne route.
Je pris la route aussitôt. Il régnait une chaleur écrasante. Si l’on ne se couvrait pas la tête, le soleil eût vite fait de nous assommer. Je courus à travers champs. Mûres à point, les
pastèques, alignées en rangées à perte de vue, m’invitaient à les cueillir. Leur peau luisante brillait et m’incitait à les cueillir. Néanmoins, je contins ma gourmandise, eus la sagesse de ne
pas succomber à ces fruits tentateurs, et pus arriver au village dans les temps que je m’étais impartis.
J’aimais mes grands-parents d’un amour sincère et débordant, bien qu’ils estimaient, eux aussi, que je les délaissais. Ce désintérêt discréditait, parait-il, l’amour que je leur vouais en toute
sincérité. Ils appréciaient mon affection à leur égard en fonction du taux de fréquence de mes visites. Néanmoins, sans nier le côté logique d’une telle hypothèse, je réprouvais sans ambages ce
côté mathématique de penser ; un tel jugement me laissait plutôt perplexe pour ne pas dire circonspect. Je refusais, de ce raisonnement simpliste, le côté ostentatoire m’obligeant à
afficher des faits et gestes plus conventionnels qu’honnêtes, excluant d’office mes sentiments secrets. Ce jugement m’indignait plus qu’il ne me convainquait. J’en déduisais, dans mon for
intérieur, que le cœur parle, finalement, un langage différent de celui des hommes. Sommes-nous capables d’être toujours à la hauteur du langage de notre propre cœur ? Oui, s’il n’existait
pas le mensonge.
Puis, je parvins à bonne destination :
- Adam ! C’est toi ? Comme tu as grandi, vaurien ! s’exclama grand-mère d'un amour passionnel. Enfin, tu daignes venir nous voir. C’est un vrai miracle ! Approche vite,
voyou sans cœur !
Elle m’enlaça jusqu’à m’étouffer, m’embrassa avec tendresse, m’étreignit passionnément, ne me libérant qu’après avoir assouvi en partie son fervent désir de me plaquer contre
elle. Je pus reprendre mon souffle et justifier, par la même occasion, mon absence prolongée :
- Tu sais grand-mère, avouai-je honteusement, ces derniers temps j’ai dû aider mon père. Cette terrible chaleur l'épuise et rend les moissons très difficiles.
Elle n’eut aucune peine à lire le gros mensonge, visible à mes yeux
pétillants d’une malice qui me trahit. Comment un garçon de mon âge pourrait-il perdre son temps aux champs, à faucher les blés, plutôt qu’à s’amuser ? Il y avait, dans ma piètre excuse,
une telle maladresse, quelque chose de si naïf, de si candide et adorable à la fois, qu’elle faillit en éclater de rire, et sombrer dans une compassion qui eût pu se transformer en une
commisération. Paradoxalement, à en juger par les tendres sourires exprimés par son doux visage, elle en fut rassurée. J’en conclus, à chacun de ses rires radieux, après que je lui eus menti,
que père devait déjà user des mêmes sornettes, et qu’elle était habituée à de telles ruses. Son expérience était au service de toute sa sagesse. Elle interprétait ma candeur comme un héritage
propre à sa progéniture. Visiblement, cela l’amusait plus que ne l’inquiétait.
Nous pénétrâmes dans une vaste cour. Devant la beauté des lieux, et pour ne pas souiller le sol, j’ôtai mes sandalettes couvertes de poussière. La fraîcheur des mosaïques, tapissant l’enceinte
de la cour, procurait d’agréables sensations aux plantes de mes pieds, rudement malmenés par la marche. Soutenues par de magnifiques péristyles hauts et rainurés, des voûtes, en forme de
capitoles couronnaient les toitures de la demeure. Des rayons de lumière fusaient à travers des vitraux multicolores, disposés harmonieusement au plafond. Je ne pouvais m’empêcher d’y jeter un
œil attentif, comme s’ils avaient été mis là pour nous obliger à regarder vers le ciel, vers le Très-haut. C’est à ce moment que je comprenais leur importance. Devant toutes ces beautés
architecturales, je prenais conscience combien mon père avait eu la chance de grandir dans ces lieux si beaux, si accueillants pour n'importe quel hôte.
Grand-père était là, toujours assis au
même endroit, à même le sol sur une peau de mouton que grand-mère avait tannée, puis fait d’elle un magnifique tapis de prière et, occasionnellement, une confortable couche pour vieillard
fatigué. Une table basse était à sa proximité. Visiblement, il venait de prendre son petit déjeuner. Sa longue et belle barbe blanche éblouissait son visage, le rajeunissait un peu plus chaque
jour.
Comme à son habitude, il ouvrait grand
ses deux bras et me faisait signe de courir vers lui, gesticulant tous ses doigts. Docile et obéissant, je m’élançais hâtivement et m’appuyait contre lui, éprouvant un ravissement inouï et une
communion que seule mère me procurait au travers de son instinct maternel. Cependant, il mettait moins de temps à m’embrasser, à m’étreindre, sans doute au nom de cette pudeur masculine
excessive, me privant parfois d’une affection que j’aurais aimé prolonger à satiété. Mais malicieusement, il compensait cette faiblesse par une volonté farouche à s’arroger ma personne, me
caressant les cheveux affectueusement, éprouvant certainement les mêmes sensations, quand en d’autres temps, il serrait père dans ses bras.
Cette affection unique, témoignée par
mon grand-père, m’offrait une joie infinie, un plaisir sans partage, que l’ont atteint avec les seuls êtres chers à notre âme profonde. Et lorsque la vie, jalouse de ces moments délicieux, nous
reprend ce qu'elle nous a donné de plus beau, alors rien n'est plus pareil. Aujourd’hui, grand-père me manque. Il était ce souffle nécessaire à ma vie, à ma raison d'être.
- Petit chenapan, tu as enfin pensé à nous ! Et ton père, comment va-t-il ? me demanda-t-il, l’air réjoui.
- Il va bien grand-père, répondis-je gêné. Il m’a chargé de vous saluer et de vous informer qu’il va très prochainement, en compagnie de maman, vous rendre visite.
- Dieu soit loué, répondit-il. Nous
aurait-il oubliés ?
Grand-père ne détestait pas vraiment ma mère, mais il ne la portait pas non plus dans son cœur. Il la supportait, sans plus. Pour cette raison, il me demandait brièvement de ses nouvelles et ne l’évoquait plus. Cette fois encore, il n’avait pas dérogé à cette règle. C’était le strict minimum qu’il consacrait à sa belle fille. Devait-on, pour autant, lui en vouloir ? Après tout, mère lui avait confisqué son fils, en l’occurrence mon père, et là, je crois bien, qu’il ne pouvait lui pardonner, même s’il acceptait cet état de fait comme une épreuve, un moindre mal faisant partie de la vie. Quelquefois, après mûres réflexions, il m’arrivait de le comprendre. Les chaînes de la vie sont cruelles. Nous donnons vie à d’autres vies qui finissent toutes par voler de leurs propres ailes vers d’autres cieux, d’autres rivages, d’autres visages.
(II)
Puis, tous mes espoirs, toutes mes
suppliques de ne pas entendre des bêlements outranciers, s’envolèrent en fumée, lorsque grand-mère réapparut, la mine réjouie, tenant une chèvre brunette en laisse. Mes craintes s’avérèrent au
moment où je vis apparaître cette stupide créature, devenue, depuis quelques années déjà, ma bête noire. A cause de cet animal hideux et cornu, aux poils épais, je rendais de moins en moins
visite à mes grands-parents. Son bouc laid et tombant garnissait un museau antipathique et disgracieux.
Grand-mère venait, malgré elle, de me donner l’estocade finale. Mon pouls s’accéléra brusquement. Je crus que mon cœur s’arrachait de ma poitrine. Et plus je fixais la chèvre, plus mon rythme cardiaque augmentait, s’emballait. On aurait pu en compter les battements uniquement en observant mon tee-shirt s’activer, côté cœur, tel un soufflet. Je me mis à transpirer. La sueur dégoulinait lentement le long de mon front. Mon teint devint subitement blême.
Mes soupçons se confirmèrent lorsque grand-mère s’adressa à moi :
- Adam, tu tombes bien. Je dois aller à
la fontaine remplir des jarres. Je te confie la chèvre. Tu me rendras un grand service en la conduisant au champ.
Quel malheur ! Mon obsession
resurgit, mes hantises m’accablèrent de leur cruauté, ruinant mes derniers espoirs d’avoir cru un instant aux intentions de grand-mère de céder cette abominable chèvre, exactement comme elle me
l’avait laissé entendre lors de ma dernière visite.
Hélas, je découvris avec stupeur qu’il
n’en était rien. Que le ciel me fût tombé sur la tête ne m’aurait en rien atteint davantage. Mais grand-mère était âgée, je me fis donc un devoir de l’aider, quoi qu’il pût m'arriver. D’emblée,
j’écartai toute désobéissance. Cependant, je fus tenté de lui proposer d’aller à la fontaine à sa place, en prétextant mon inexpérience face à la satanée chèvre. Ma naïveté naturelle me
poussait à croire qu’elle accepterait.
Mais très vite, je renonçai à cette
idée, car dussé-je y laisser des plumes, il me fallait devenir un homme, et ce n’était pas le moment de faiblir devant grand-père, assis à m’observer l’air très intéressé, roulant délicatement
ses jolies et longues bacchantes pour leur redonner fière allure. Il aurait sûrement interprété mon attitude comme une déshonorante désertion déguisée.
Désormais, les dés étaient jetés, je ne
pouvais plus reculer ; il me fallait assumer, prendre les choses en main. Mais malgré ma bravoure, avais-je les capacités et le cran nécessaires pour mener à bien une telle mission ? Le doute
s'emparait de mon esprit. Toutefois, ma fierté de mâle m’affranchit d’une reculade dont les conséquences auraient été fâcheuses pour ma réputation de fils aîné.
Je respirai à pleins poumons, serrai les poings, rassemblai tout mon courage, et pris la ferme décision d’affronter la redoutable bête. Ce sera œil pour œil, dent pour dent,
me dis-je. Pourtant, lorsque mon regard croisait le sien, je devinais, dans ses yeux, les cruels traitements qu’elle me réservait. J’en avais des sueurs froides, rien que d’y penser. Ses ruminations rageuses confirmaient mes inquiétudes. Ses airs narquois ne me rassuraient guère. Courageusement, je la fixais également, sans me démonter, démontrant à grand-père que
je n'étais pas un couard. J’eus, en vérité, bien du mal à contenir mon effroi.
A mon grand désarroi, l’heure fatidique sonna, annonçant le début de mon calvaire. Grand-mère me tendit la laisse. Je la saisis. Livré aux tribulations de l'immonde bête, il ne me restait plus qu’à prier le ciel, et l'implorer pour qu’il me prêtât assistance. Je remettais alors mon sort entre les mains du Très-haut.
- Tiens la corde solidement et ne la
lâche pas, m’ordonna grand-mère, sinon la chèvre pourrait s’échapper.
Mes jambes se mirent à trembler. La peur au ventre, j’eus des vertiges, des frissons, ma vue devint trouble, je vacillai presque. Les continuels airs moqueurs de la maudite bête m’ébranlèrent. Néanmoins, je réussis, par un dernier sursaut d’orgueil, à maîtriser en partie mes frayeurs. Je pris la corde et l’empoignai énergiquement. Dès l’instant où grand-mère m’avait remis la laisse, la bête s'était acharnée à tirer dessus, testant ainsi mes capacités de résistance. Sûre de sa supériorité, elle s’orienta vers la sortie, sans attendre mon ordre. Contraint et forcé, je m’astreignis à sa sujétion, impuissant à enrayer ses tours de force. La chèvre voulait marquer sa suprématie. Pourtant, une idée fixe hantait mon esprit, celle de donner, coûte que coûte, l’impression à grand-père que je maîtrisais la situation.
- Adam ! lança grand-mère, à
l’heure du déjeuner, attache bien la chèvre et reviens manger, nous t’attendrons.
Hélas, j’étais loin lorsqu’elle ponctua
ces recommandations. Heureusement, il s'agissait de consignes déjà données peu de temps auparavant. Inquiète, grand-mère avait simplement tenu à me les rappeler une énième fois, avant que
j’eusse disparu de sa vue.
(III)
Je tirais sur la corde, enfonçais mes
talons dans la terre pour freiner la course ; en vain, la chèvre me conduisait à son gré et où bon lui semblait. Je me conformais à ses caprices, ses exubérances. Je me débattais tel un
beau diable, sans pour autant parvenir à ralentir sa vitesse folle.
Enfin, fatiguée, elle ralentit. Je pus reprendre mon souffle. J'avais empoigné la corde si fortement, qu'il aurait fallu m'amputer des bras pour que j'eusse lâché prise. La maligne connaissait
mon entêtement. Elle s’arrêta à un endroit retiré, comme si elle ne voulait partager avec personne son plaisir de me voir humilié, jeté face contre terre et mordant la poussière.
Après avoir soufflé pendant quelques minutes, la diablesse se remit à gambader de plus bel. Elle m'entraîna vers des champs où foisonnaient des ronces, des piquants, des orties et bien d’autres
végétations hostiles aux jambes et aux bras d'un enfant. Bipède contre quadrupède, elle eut le dernier mot. Je ressentais les pires souffrances, lorsque je butais sur un gros caillou, perdais
l'équilibre et chutais. La bête en profita pour augmenter son allure, me traînant sur plusieurs dizaines de mètres. J'étais saigné par toutes sortes d'amas durs qu’une nature, sauvage et
complice, avait mis là, exprès. Mon corps d’enfant endurait les pires souffrances après chaque collision avec ces tertres naturels. Les genoux écorchés, les coudes griffés, je m'accrochais,
malgré mes douleurs, à la corde, sans m'en démettre.
Mes résistances obstinées finiraient bien par la fatiguer. Et en effet, elle fit une halte soudaine, épuisée de traîner le poids de mon corps. Cette accalmie inespérée me permit de me relever,
les reins brisés. Mais par malheur, cet arrêt fut plus court que le précédent. La misérable repartit subitement, m'imposant un véritable train d'enfer. Plusieurs kilomètres nous conduisirent à
un endroit qu’elle avait apparemment soigneusement choisi : une vaste prairie. Ce n'est pas trop tôt! Dieu soit loué! m’exclamai-je, soulagé.
Je crus que le ciel m'avait irrémédiablement abandonné. Après ce que je venais de subir, il n'était plus question de me parler de religion, ou même d’évoquer le nom de Dieu. Cette justice
divine, supposée protéger les plus faibles, notamment les enfants, brillait par son absence. Je pestai, exécrai d'une rage à la hauteur de mon impuissance. Puis, une fois ma paix intérieure
recouvrée, j'examinai mes jambes, m'assurai de leur état. Des griffures, des éraflures éparses, quelques contusions superficielles, tel fut le tribut payé et dû à ma témérité, mon insoumission
à ce bovidé tortionnaire.
Toutefois, j'eus, dans mon immense malheur, une maigre consolation : quoique légèrement apparentes, les blessures étaient bénignes. Rien qui eût pu paraître surprenant pour un enfant de mon âge
auquel il viendrait des drôles d’idées de se frotter contre des ronces, des chardons, et de tomber imbécilement sur des cailloux incisifs. Mes grands-parents auraient sans doute cette
impression.
Satisfaite, l'arrogante chèvre jubilait, savourant sa victoire. Affligé, je m'obligeais, néanmoins, à rester stoïque. Mon courage finirait par payer.
Mais décidément, ce n'était pas mon jour ; j'aurais dû rester tranquille dans mon douar. Malgré tout, je me raccrochais à un espoir. En effet, mon ennemie finirait par commettre une faute.
Une erreur fatale dont elle se repentirait. J’espérais cette erreur comme le signe d’un salut. Certes, elle était futée, mais pas rusée au point de me tenir tête indéfiniment. Aucun animal ne
peut rivaliser avec le cerveau d’un humain lorsqu'il s'agit d'intelligence. Fort de cette certitude, j'attendais mon heure patiemment.
Mais en attendant, l'indomptable caprine se mit à bêler puissamment, me narguant avec malice. A chaque bataille remportée, elle extériorisait sa joie d'être parvenue à vaincre un petiot, par ce
rituel autant provocateur qu’énervant et insupportable. Une pratique dont elle était coutumière. Elle savourait délicieusement sa victoire, celle de m’avoir écrasé, anéanti et littéralement mis
à genoux. Sa victoire serait-elle totale ?
Puis, les vents tournèrent, la chance me sourit enfin. Mon heure avait sonné, je tenais ma revanche. En effet, la chèvre s'était imprudemment arrêtée près d'un olivier. L'arbre par lequel mon
salut s'écrivit. Mais alors, Dieu existe ! Comment ai-je pu douter ? Pendant qu'elle célébrait son triomphe en bêlant, je m'approchai de l'arbre sur la pointe des pieds, sans éveiller
son attention. La longueur de la corde me permit un déplacement sans avoir à exercer de pression sur son cou. Arrivé près de l'arbre, j'en fis plusieurs fois le tour, attachai solidement la
bête, restée clouée, hébétée à compter mes tourniquets dans le sens des aiguilles d'une montre. Paniquée, elle se débattit, tenta d'échapper au piège. Trop tard pour elle, plus elle tirait,
plus elle risquait une strangulation. Rapidement, elle baissa pavillon, réalisa qu’elle était bel et bien prisonnière. Désenchantée, elle s’immobilisa, puis se tut, l’air triste et désemparée.
Vaincue, elle acquiesça le coup.
Soulagé, heureux de me retrouver libre, je m'effondrai sur l'herbe aride, essoufflé, les jambes tremblantes. Il y avait un oued tout proche. Je m'y rendis sur le champ. Arrivé, je pansai mes
plaies, nettoyai vêtements.
Ainsi, mes grands-parents n'y verront rien, pensai-je.
Mes blessures désinfectées, je revins vers l’impétueuse prédatrice, en gardant une distance. Tenue en respect, elle paissait, semblant avoir admis
sa défaite. Ses yeux manifestaient une colère, exprimaient une haine à mon égard. Aussi, j’évitais ses regards assassins ; si ses yeux avaient été des fusils, nul doute je serais mort
depuis longtemps. Anéantie, elle attendait l’heure du retour pour prendre sa revanche. Car elle savait que je devais, pour cela, la détacher de l’arbre. J’en frémissais de peur, rien que d’y
penser. Mais dans l'immédiat, je me reposais, reprenais des forces.
Je m’assis en tailleur, suivais ses faits et gestes, et réfléchissais sur un moyen de me sortir de cette mésaventure. Je redoutais la terrible épreuve du retour. La menaçante chèvre ne me
ferait aucun cadeau ; sa vengeance serait impitoyable. L’animal aurait plaisir à me voir tomber à terre, à souffrir le martyre et à implorer pitié. Comment m’éviter un tel outrage ?
Saisi d’une peur bleue, le doute envahit mon esprit. L’idée de courir tout avouer à grand-mère me vint à l’esprit. Elle me comprendrait et aurait la bonne et généreuse idée de ne rien révéler à
grand-père, m’évitant ainsi une humiliation.
Cependant, mon honneur d’homme m’interdisait une telle capitulation ; une abdication sans précédent dans la famille. Il n’était pas question de donner à grand-père l'image d'un petit-fils
poltron, peureux et indigne de porter le nom de mon honorable famille. Ma réputation de mâle en serait sérieusement entachée. J’exclus donc cette hypothèse qui eût blessé toute la famille. Mais
alors, que faire ? A cette question, seul le ciel pouvait me répondre. Existait-il une solution à ma délicate situation ?
(IV)
L’heure du déjeuner arrivait. Je pris le chemin du retour, abandonnant la chèvre que j’avais solidement attachée. Grand-mère avait sacrifié un poulet en mon honneur. Elle avait tenu à célébrer
ma venue. Deux grosses pierres de granit servaient de barbecue. Des morceaux de bois aux braises incandescentes se consumaient, bordés d’un tapis de cendre blanche. Des fumées tourbillonnaient
au gré des vents, puis se dispersaient dans l’air. L’odeur alléchante de la viande grillée et des pommes de terre grillées avivait mon appétit. J’en oubliais presque mes soucis.
Sans tarder, nous nous réunîmes autour de la table et commençâmes à manger. Grand-mère était un véritable cordon bleu, et j’avais grand faim.
Je dévorais ma cuisse de poulet avec gourmandise et délectation. Pourtant, malgré l'immense plaisir de savourer la cuisine unique de grand-mère, mes ennuis continuaient d'occuper mon esprit. Jusqu'au moment où 'il me vint une idée, une inspiration subite. Sans chercher à abuser de la crédulité de mes grands-parents, je ne voulais pas me rendre coupable d'une pareille bassesse, j’inventai néanmoins une singulière histoire :
- Tu sais grand-mère, je m’entends
bien avec la chèvre, même si je l’oblige à m’obéir, affirmai-je, convaincant. Mais, il me semble qu’elle n’est pas au mieux de sa forme. Son état de santé m’inquiète.
- Qu’est-ce qui te fait dire cela, Adam ? demanda grand-mère.
J'enfonçai le clou :
- Je la trouve fatiguée. D’ailleurs, j’ai hésité à la laisser seule. Par crainte de vous causer des inquiétudes par mon absence, je suis quand même rentré. J'avoue la diriger sans problème,
mais si son état s'aggravait, je ne saurais comment réagir. Vous comprenez, je ne suis pas vétérinaire !
Le scepticisme de grand-mère me causa
des frayeurs :
- C’est curieux, reprit-elle, je n’ai rien remarqué d’anormal, ce matin. La chèvre m’a paru en parfaite santé.
- Tu n’as pas dû faire attention, rétorquai-je, sûr de moi. Je me trompe peut-être, mais mieux vaudrait en avoir le cœur net, ce serait plus sûr.
Grand-père suivait la conversation avec intérêt. Il intervint à son tour pour trancher. Il s'était rangé de mon côté :
- Fiston, cet après-midi, ta grand-mère
t’accompagnera pour vérifier l’état de santé de la chèvre. Il serait imprudent de te laisser seul avec un animal malade. Tu n’es pas assez expérimenté.
La probité de mon plan s'unissait à mon sens de la persuasion. J'obtins le
résultat escompté : grand-mère arriverait en renfort. Les portes de la délivrance s'entrouvraient. La suite des événements se présentait sous les meilleurs auspices. Serein, j’envisageais un
dénouement heureux.
Je peaufinai un peu plus ma stratégie, en attirant l'attention de grand-père sur ma jeunesse, cherchant à accréditer sa pertinente remarque sur mon âge :
- Tu sais grand-père, je puis faire face à des situations difficiles, mais je ne suis pas qualifié pour garder une chèvre malade. Je suis trop jeune. Tu l’as très justement rappelé.
Attendri par mon intervention, il intervint, réitérant sa confiance :
- Au cas où ta grand-mère aurait besoin d’aide, je peux compter sur toi. Vu notre âge, il te faut nous assister.
L’honneur était sauf. Je réussis à sauver la face et à gagner l'estime de grand-père. Il y avait comme du génie dans la conduite de mes affaires. J’étais fier de mon réquisitoire. Toutefois, je
me demandais si je sortirais grandi de cette histoire. Mes mensonges n'étaient destinés qu'à épargner ma fierté de garçon, et prouver mon courage. Mais toutes ces valeurs, fussent-elles si
importantes pour un garçon, méritaient-elles que je mentisse à ce point ? En vérité, j’avais des doutes. L’honneur, c’eût été également de dire la vérité, de reconnaître ses faiblesses. Je me
soumettais au jugement de ma propre conscience. Celle-ci, impartiale, me condamnait, réprouvait mes méthodes, me torturait l’esprit. Ce qui est terrible avec la conscience, c’est qu’on ne peut
lui mentir, ni même parvenir à un compromis. Je me dis qu’il y avait bel et bien une part inviolable de Dieu en nous, réservée aux verdicts de la vérité quelle qu’elle soit. On ne peut tromper
sa conscience, ni tricher avec elle.
(V)
Grand-mère m’accompagna à l’endroit où j’avais laissé la chèvre. Rapidement, nous arrivâmes sur les lieux. Et quelle ne fut pas ma surprise lorsque
je crus avoir la berlue ! En effet, je vis l’olivier, mais pas la chèvre. Celle-ci avait disparu, s’était littéralement volatilisée. Profitant de mon absence, elle aurait réussi à se
détacher et à prendre la poudre d’escampette. Dans la panique générale qui s’ensuivit, grand-mère me demanda au moins vingt fois : Adam, tu es sûr de l’avoir attachée à
cet endroit ? Ma réponse était invariablement la même : Oui grand-mère, je me souviens bien de cet olivier ! Où donc la chèvre s’était enfuie ? Une énigme
que nous nous devions d’élucider au plus tôt, sinon gare aux renards, dès la nuit tombée. Il était invraisemblable qu’elle eût pu être volée, les gens d’ici craignaient Dieu bien plus que la
justice des hommes. Nous inspectâmes les environs. Toutes les moindres parcelles susceptibles d'être un repère pour la fugueuse furent scrutées, passées au peigne fin. J’admirais le flegme de
grand-mère. Une femme dont le calme régnait en toute circonstance.
Cependant, le jour faiblissait. Le soir s’installait peu à peu, et le noir absolu guettait. Nous étions en pleine campagne. Une fois la nuit tombée, il régnait une obscurité totale. Hormis les
lueurs de la pleine lune, et la clarté des étoiles scintillant en plein ciel, rien n’était plus visible. Nos recherches furent malheureusement infructueuses. Nous dûmes, contraints et forcés,
les interrompre, faute de lumière. Loin de me réprimander, grand-mère me consola, voyant bien mon énorme tristesse. J’étais bien loin de l’euphorie entretenue au cours du déjeuner. J’adoptais
un profil bas. Grand-mère conseilla de rentrer avant que la nuit n’étendît son manteau noir sur toutes les plaines. Consciente de ma peine, de la culpabilité qui se lisait sur mon visage, elle
me déchargea de toute responsabilité, soutenant qu’elle était l’unique fautive parce qu’elle m’avait laissé partir seul avec cette chèvre plus forcenée que dix phacochères déchaînés.
La fierté, affichée au cours du repas, n’était plus qu’un vague souvenir. Pas un mot ne sortit de ma bouche, cela tout le long du retour. Une fois de plus, cette diabolique chèvre m’avait
possédé, s'était joué de ma personne, me ridiculisant devant mes grands-parents. Je n’ai pas dû l’attacher assez fort, pensai-je. Et pour sombrer un peu plus
dans la déprime, je songeai à tous ces chacals, ces renards qui rôdaient dans les parages, attendant la nuit pour quitter leur tanière. Paradoxalement, j’implorais le ciel d’épargner mon
ennemie jurée.
En dépit de la chaleureuse compassion manifestée par grand-mère à mon égard, je me tenais pour responsable de cette perte. En laissant la bête mal attachée, et surtout en bornant mon esprit au
seul stratagème, mis au point pour duper mes grands-parents, j’étais sûr, à présent, d’avoir lourdement fauté, commis un crime d’abus de confiance. Je ressentis alors ce sentiment qui vous
avilit, vous gifle à votre insu : la honte. Oui, j’avais honte d’avoir menti, d’avoir trompé ceux qui m’aimaient et m'avaient accordé toute leur confiance. J’aurais dû dire la vérité,
avouer mon incapacité à tenir en laisse cette chèvre maudite, cela m’aurait sûrement grandi. Nous n’en serions pas arrivés à ce désastre. Mon obstination à demeurer orgueilleux, ma vanité et
mon manque de franchise ont conduit à la perte d’une chèvre qui donnait du lait et aurait sûrement engendré des cabris, moins pugnaces que leur stupide mère. Peut-être même serais-je devenu
leur ami.
Puis, par je ne sais quel miracle, comme si le ciel avait entendu et accepté mon repentir sincère, nous entendîmes, à l’approche de la maison, des bêlements. Je lâchai subitement la main de
grand-mère, me précipitai vers la porte d’entrée et, le souffle coupé, pénétrai dans la grande cour, éclairée par des lampes à gaz. Et ô combien fut immense mon bonheur de revoir la chèvre
saine et sauve. Elle me fixa d’un air goguenard. J’avais appris à lire dans ses yeux. Tu vois, devinai-je sur son museau, j’ai réussi à me libérer. Tu as gâché le
restant de la journée à me chercher partout, sans imaginer un seul instant que je pouvais rentrer seule. Cette auguste chèvre me prouvait qu’elle était intelligente. Désormais, et j’en fis
serment, je ne la traiterai plus en animal inférieur, mais bien avec tout le respect dû à son rang de chèvre astucieuse et vraiment intelligente.
Grand-mère arriva à son tour, découvrant, ébaubie, la chèvre vivante. Elle fut soulagée de toutes les craintes obnubilant son esprit depuis la disparition. Elle lâcha un gros ouf de
soulagement.
Bizarrement, grand-père était tout sourire. Il m’observait sans cesse, ravi par ma joie de revoir la bête. Enfin, il se décida à parler :
- Approchez tous les deux (grand-mère et moi). Voyez, nous avons de la visite. Adam, viens saluer notre voisin, monsieur Nassib.
Puis, il ajouta, en forme de boutade, sourires aux lèvres :
- Alors, elle vous a faussé compagnie, la chèvre ? Ah ! Vous formez une sacrée équipe de chevriers, tous les deux !
Ses rires naturels illuminèrent son visage. Je lui souris aussi.
Grand-père nous narra toute l’histoire. Il s’était inquiété de voir la chèvre rentrer seule. Mais il fut vite rassuré par monsieur Nassib. Ce dernier était, en effet, venu en personne
rapporter, dans les moindres détails, mes aventures tumultueuses avec la damnée bête. Monsieur Nassib avait, du haut de la colline surplombant les champs, suivi toutes les scènes de la chèvre
lorsque celle-ci me malmenait sans ménagement. Il n’omit rien, relatant mes cruelles courses avec une précision digne des plus grands conteurs. Les Arabes ont de tout temps été de grands
narrateurs. Grand-père révélait, avec un malin plaisir, les situations cocasses éprouvées par mes jeunes jambes. Je maudissais la chèvre de tout mon être. Ma haine de cet animal reprit vite le
dessus sur ma satisfaction de l’avoir revue en bonne santé.
Cependant, libéré d’un poids, je n’éprouvais, paradoxalement, plus aucune honte. Emue aux larmes par toute cette histoire, grand-mère bondit sur moi, me blottit contre elle, et jura de ne
plus jamais me confier la garde de cet animal tyran. Elle m'enlaça et m'embrassa jusqu'à ce qu'elle eût, en partie, l'impression de s'être rachetée vis à vis de sa propre conscience et de ma
propre personne.
Grand-père insista sur mon courage d’avoir enduré les pires douleurs sans
jamais abdiquer, et ma bravoure à surmonter les épreuves périlleuses infligées par la bête immonde. Il rendit hommage à ma dignité, à ma fierté, et pardonna mes recours à des mensonges destinés
à préserver mon honneur. Grand-père était d’une très grande sagesse. Quant à moi, ma plus grande récompense fut de constater qu’il était fier de ma conduite, même si, par un excès de pudeur, il
se garda de le manifester avec trop d’enthousiasme.
(VI)
Les journées suivantes, grand-mère conduisait elle-même la chèvre au champ. Elle l’attachait solidement à un tronc d'arbre, laissant une longueur de corde
suffisante pour lui permettre de se déplacer pour paître. Aussitôt après, elle revenait à la maison.
Pour ma part, j’étais chargé du ravitaillement en eau potable. Pour cela, Je devais aller à la fontaine remplir des cruches. Grand-mère me confiait également d'autres tâches domestiques. Mais
ce que j'aimais par dessus tout, c’était tenir compagnie à grand-père, lorsqu'il allait à l’oued. Grand-père avait ce besoin d’entendre, de voir le ruissellement de l’eau ; les clapotis
d’une eau s’écoulant librement et tranquillement le guérissaient des fatigues accumulées avec l’âge. Nous restions là, des heures, à écouter, à observer, à méditer. Il m’arrivait de me baigner,
sous l’œil attentif de grand-père. Parfois, il se levait, feignait de se laver les mains, m’aspergeait d'eau et riait comme rirait un adolescent. Spontanément, je répliquais à ses attaques, le
noyant par des jets d'eau soutenus et abondants. La fougue de ma jeunesse le contraignait à battre en retrait. J’entends encore ces rires doux et plaisants ; c’était hier encore.
Inexorablement, le temps s’égrenait dans la douceur des câlins que m’offrait grand-mère sans compter, et des mémorables veillées passées avec grand-père, lorsqu’il me contait des histoires de
loups, de renards, et me sensibilisait par des récits sur la vie et l’œuvre de grands prophètes de Dieu. Des contes, des fables et des témoignages qu'il avait hérités de ses parents ; un
héritage ô combien précieux.
Une dernière fois, je remerciai mes grands-parents de leur accueil. Ils m'avaient accordé tout leur temps, donné tout leur amour. Leur tendresse m’était d’une joie incomparable à nul autre
plaisir de la vie. Pourtant, fidèle à mon insouciance, j’eus une étrange manière de les saluer, celle d’un âge ingrat, désinvolte, égoïste. Un âge où l’on ne connaissait pas encore la
signification de l’au revoir, des adieux. Néanmoins, je pris l’engagement solennel de les revoir plus souvent.
Je repris le même chemin, mais à l’envers. Triste, la chèvre bêla lorsqu’elle vit ma silhouette disparaître au bout des pistes terreuses, parsemées de cailloux. Des nuages de poussière se
formaient derrière moi, quand je me mettais à courir, à donner des coups de pied sur ces pierrailles. Quelques pas de course, puis je disparus de l’autre côté de l'horizon, là où la vue
s’échoue.
Après une heure de marche, j’avais traînassé en route, j’entendis enfin les rires et les cris des enfants de mon village.
Le mauvais sort s’acharnait sur moi, balayant mon intention de couler quelques jours paisibles. Mère se précipita vers moi, porteuse d’une mauvaise nouvelle. Un génie ennemi, acharné sur ma
personne, comme si j’étais le seul habitant de la terre, me révéla un dessein néfaste. J’étais maudit ! Mère m’embrassa et me donna, malgré elle, l’estocade finale :
- Adam, mon fils, tu m’as manqué ! Comment vas-tu ?
- Je vais bien, répondis-je, les yeux rivés sur la bête tenue en laisse.
Elle répondit, assurément :
- Regarde, j’ai une surprise. J’ai pensé que cette chèvre te tiendrait compagnie. Et puis, elle nous donnera un peu de lait. Ne t’inquiète pas, je te montrerai comment la traire. Tu verras, ce
n’est pas difficile.
Déconcerté, je cachai ma déception, répondis hypocritement :
- J’en suis ravi, mère. Tu ne peux imaginer ma joie !
Heureuse, elle affirma :
- Vous deviendrez vite amis, j'en suis sûre.
- Qu’Allah t’entende, mère.
- Que dis-tu Adam ? demanda-t-elle, surprise.
Fataliste, je répondis :
- Rien, je voulais juste attirer la bénédiction de Dieu sur cette nouvelle acquisition.
Puis, mère me conduisit vers une vieille remise. Une petite cabane servant de rangement aux précieux outils de père, et où dormait un vieux tracteur. Un engin obsolète, mis au rebut depuis
longtemps, mais qui avait une valeur sentimentale. En effet, il avait appartenu à mes arrières grands-parents. Là, près de cette machine agricole d’un autre temps, mon destin me trahit, une
fois de plus, lorsque mère m’indiqua l’endroit précis où la chèvre allait loger, pour apparemment longtemps.
Fin
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